Survie en montagne : les techniques de secours face à un blessé
Il y a une question qu'on me pose à chaque sortie, ou presque : "Et si quelqu'un se casse une jambe là-haut, on fait quoi ?" En général, la personne qui pose la question regarde ses chaussures. Elle sait déjà que la réponse ne tient pas en une phrase. Moi non plus, je ne réponds pas en une phrase. Parce que la vraie difficulté n'est presque jamais le geste de secours en lui-même — c'est tout ce qui se passe autour : le froid, la nuit qui tombe, le portable qui n'a plus de barres, et le blessé qui commence à claquer des dents.
J'ai vu un gars se luxer l'épaule à 2 400 mètres, à une heure et demie du parking. Le geste technique, on l'a fait en dix minutes. Le reste — le réchauffer, le caler, gérer son choc, faire venir les secours — a pris quatre heures. C'est ce déséquilibre que je veux décortiquer ici, parce que c'est là que tout se joue.
Points clés à retenir
- La priorité absolue face à un blessé en montagne n'est pas le soin, mais la lutte contre le refroidissement : un blessé qui a froid se dégrade vite.
- Le 112 ne passe pas partout. Repérez les zones d'ombre réseau avant d'en avoir besoin.
- Ne mobilisez jamais un blessé suspect de traumatisme à la colonne ou au bassin sans nécessité vitale.
- Sachez transmettre des coordonnées GPS lisibles, pas "on est vers le grand rocher".
- Un blessé isolé en petit groupe change complètement la donne : quelqu'un doit partir, quelqu'un doit rester.
Le refroidissement tue souvent avant la blessure
Voilà le point que la plupart des fiches de secours survolent. On vous apprend les massages cardiaques, la position latérale de sécurité, les points de compression. Utile. Mais en montagne, le facteur qui transforme une entorse en catastrophe, c'est la température corporelle qui chute.
Un blessé immobile, même par quinze degrés au soleil, perd de la chaleur beaucoup plus vite qu'un blessé qui marche. Ajoutez le vent, l'humidité de la transpiration, le sol froid sur lequel il est assis, et vous avez une machine à hypothermie. Selon la gravité du traumatisme, cette descente peut s'accélérer de façon spectaculaire.
Isoler le blessé : la première action concrète
Ce que je fais systématiquement, dans cet ordre :
- Je coupe le vent. Un sac de montagne vide, une couverture de survie, un bout de tarp — n'importe quoi qui fait barrière au vent entre le blessé et l'extérieur.
- Je crée une couche sous lui. Le sol, c'est un radiateur à l'envers. Corde, sacs, veste, branches : tout ce qui l'empêche d'être en contact direct avec la roche ou la neige.
- Je le couvre jusqu'au cou, y compris la tête, qui évacue énormément de chaleur.
- Je lui donne à boire chaud s'il est conscient et ne présente pas de trouble digestif — jamais d'alcool, malgré la vieille idée reçue qui circule encore.
Et là, une nuance importante : la couverture de survie classique, celle qui brille, ne réchauffe pas. Elle réfléchit la chaleur qui existe déjà. Si le blessé n'en produit plus beaucoup, elle ne fait pas de miracle. Il faut l'associer à une isolation réelle — une couche sèche, un sac de couchage, un abri.
Fabriquer un abri avec presque rien
Vous avez un tarp dans votre sac ? Vous avez un abri. Deux bâtons, une corde tendue entre deux points, le tarp par-dessus, et vous venez de gagner plusieurs degrés à l'abri du vent. Sans tarp, un mur de neige ou de pierres du côté au vent coupe déjà une bonne partie du problème.
Le vrai piège, c'est de vouloir un abri parfait et de perdre une heure à le construire pendant que le blessé se refroidit. L'abri moche qui existe vaut cent fois l'abri idéal qui n'existe pas.
Gérer le blessé en attendant les secours
Une fois l'isolation posée, vient l'attente. Et pour beaucoup de gens, l'attente est la partie la plus dure à vivre. On veut agir, on tourne autour du blessé, on lui demande vingt fois comment il va. Mauvais réflexe.
Faut-il mobiliser un blessé ?
La règle générale : non, sauf danger vital immédiat. Un blessé qui présente un traumatisme à la colonne, au bassin ou au fémur ne doit pas être déplacé. Si vous devez absolument le bouger — un bloc de roche instable au-dessus, une avalanche qui menace, un pont de neige qui cède — vous le tirez en gardant sa tête, son dos et ses jambes alignés le plus possible.
Le blessé qui respire bien et qui est conscient, calé correctement, attendra plus longtemps qu'on ne le croit. Le blessé qui ne respire plus ne peut pas attendre du tout : là, on remue tout ce qu'il faut pour commencer la réanimation.
Surveiller sans paniquer
Ce qu'il faut observer régulièrement, sans harceler la personne : sa conscience, sa respiration, sa couleur de peau, la chaleur de ses extrémités. Vous notez l'heure de chaque changement sur votre téléphone ou dans votre tête. Quand les secours arriveront — et ils arriveront — ces informations leur serviront énormément.
Gérez la douleur avec ce que vous avez. Le pire ennemi du blessé, ce ne sont pas les os cassés, c'est la panique et le froid qui s'installent. Une voix calme fait plus de bien que beaucoup de matériel. Dans mon souvenir de l'épaule luxée, ce qui a le plus aidé le gars, ce n'était pas ma technique — c'était que quelqu'un lui explique exactement ce qui allait se passer ensuite.
Alerter les secours quand le réseau disparaît
C'est là que beaucoup de pratiquants découvrent un problème qu'ils n'avaient jamais anticipé. On compose le 112, on met le téléphone en l'air comme un trophée, et rien. Zone blanche. Vallée encaissée. Versant nord à l'ombre d'un sommet.
Le 112 passe-t-il partout ?
Non. Le numéro d'urgence européen fonctionne dès qu'un réseau capte, même celui d'un opérateur concurrent, ce qui est une vraie force. Mais s'il n'y a aucun réseau, aucun numéro ne passera. Un téléphone sans réseau reste un téléphone sans réseau, quel que soit le chiffre que vous composez.
Ce qui change la donne : le SMS. Un message texte peut partir parfois avec un signal si faible qu'il ne permet pas une communication vocale. Pensez-y avant de conclure que vous êtes coupés.
Comment se signaler et transmettre sa position
Si vous obtenez les secours, la première chose qu'ils vous demanderont, c'est où vous êtes. Pas "vers le gros arbre". Des coordonnées. Apprenez à lire celles de votre téléphone et sachez les transmettre.
| Moyen de signalisation | Quand l'utiliser | Limite |
|---|---|---|
| Sifflet | De jour, quand l'équipe est proche ou pour attirer l'attention | Portée limitée, épuisant |
| Miroir / surface réfléchissante | Ciel dégagé, hélicoptère en vue | Inutile sans soleil |
| Balisage de couleur vive | Signaler un itinéraire, marquer un lieu | Ne se voit pas de loin |
| Téléphone (appel ou SMS) | Dès qu'un réseau capte | Inopérant en zone blanche |
| Balise de détresse type PLB | Urgence vitale réelle, en pleine nature | Coûteuse, à réserver au vrai danger |
La balise de détresse, c'est le sujet qui fâche. Certains la trouvent inutile pour une simple randonnée. Moi, je pense que si vous partez régulièrement dans des zones sans réseau et que vous êtes responsable d'un groupe, c'est un investissement qui se justifie. Et puis, une balise n'appelle pas les secours à votre place : elle prévient qu'il y a un problème. Vous devez quand même organiser la survie sur place.
Quand on est seul avec un blessé
Le scénario que personne ne veut, et pourtant le plus fréquent en petit groupe. Deux ou trois personnes, un blessé qui ne peut pas marcher, plusieurs heures de marche jusqu'à la voiture. Que faites-vous ?
Partir chercher des secours ou rester ?
La règle est claire : on ne laisse jamais un blessé seul. Si vous partez chercher du secours, vous partez à deux au minimum, et vous laissez au blessé de quoi tenir : eau, nourriture, isolation, un moyen de signaler sa position. Vous notez précisément l'heure de départ et l'itinéraire prévu.
Sauf exception, il vaut mieux que le groupe reste groupé et tente d'alerter depuis place. Un blessé seul est un blessé en danger de mort, même sans aggravation de sa blessure. La solitude, le froid et la panique forment un cocktail qui tue plus vite que les os cassés.
Ce qui m'a le plus marqué, dans toutes mes sorties, c'est la vitesse à laquelle un groupe se désorganise quand l'accident arrive. Pas de chef, pas de plan, chacun propose une idée différente, personne ne décide. Le meilleur réflexe que vous puissiez cultiver avant de partir, c'est de désigner à l'avance qui décide en cas de pépin. Un nom. Une personne. Ça évite de perdre vingt minutes précieuses à débattre pendant que le blessé grelotte.
Préparer l'imprévisible, avant de partir
Ce qui différencie une sortie où un accident se gère bien d'une sortie qui tourne mal ne se joue presque jamais au moment de l'accident. Ça se joue dans le sac, sur le parking, le matin.
- Un moyen d'isoler : tarp, sac de couchage compact, couverture de survie doublée d'une couche réelle
- De quoi faire du feu, même en été — un briquet, un allume-feu
- Un sifflet à portée de main, pas au fond du sac
- De l'eau et un peu de sucre, pour vous et pour le blessé
- Un moyen de signaler : balise, téléphone chargé, batterie externe
- Le numéro des secours locaux notés sur papier, pas seulement dans le téléphone
Le reste — les gestes, les protocoles — s'apprend. Une formation de premiers secours en milieu montagnard coûte une journée et quelques dizaines d'euros. Je l'ai passée tard, trop tard, après une frayeur qui n'a heureusement pas coûté cher. Franchement, c'est la meilleure journée que vous puissiez consacrer à votre sécurité en montagne.
La montagne ne se trompe jamais sur les intentions. Elle ne récompense pas les plus motivés, ni les mieux équipés. Elle laisse simplement passer ceux qui ont anticipé le pire — et qui, le jour où il arrive, savent déjà quoi faire.